Proust dans l’espace

Esquisse à propos de la science-fiction dans la Recherche du temps perdu

« Ce chant, différent de celui des autres, semblable à tous les siens, où Vinteuil l’avait-il appris, entendu ? Chaque artiste semble ainsi comme le citoyen d’une patrie inconnue, oubliée de lui-même, différente de celle d’où viendra, appareillant pour la terre, un autre grand artiste. Tout au plus, de cette patrie Vinteuil, dans ses dernières œuvres, semblait s’être rapproché. L’atmosphère n’y était plus la même que dans la sonate, les phrases interrogatives s’y faisaient plus pressantes, plus inquiètes, les réponses plus mystérieuses ; l’air délavé du matin et du soir semblait y influencer jusqu’aux cordes des instruments. Morel avait beau jouer merveilleusement, les sons que rendait son violon me parurent singulièrement perçants, presque criards. Cette âcreté plaisait et, comme dans certaines voix, on y sentait une sorte de qualité morale et de supériorité intellectuelle. Mais cela pouvait choquer. Quand la vision de l’univers se modifie, s’épure, devient plus adéquate au souvenir de la patrie intérieure, il est bien naturel que cela se traduise par une altération générale des sonorités chez le musicien, comme de la couleur chez le peintre. Au reste, le public le plus intelligent ne s’y trompe pas puisque l’on déclara plus tard les dernières œuvres de Vinteuil les plus profondes. Or aucun programme, aucun sujet n’apportait un élément intellectuel de jugement. On devinait donc qu’il s’agissait d’une transposition, dans l’ordre sonore, de la profondeur.

Cette patrie perdue, les musiciens ne se la rappellent pas, mais chacun d’eux reste toujours inconsciemment accordé en un certain unisson avec elle ; il délire de joie quand il chante selon sa patrie, la trahit parfois par amour de la gloire, mais alors en cherchant la gloire il la fuit, et ce n’est qu’en la dédaignant qu’il la trouve quand il entonne, quel que soit le sujet qu’il traite, ce chant singulier dont la monotonie — car quel que soit le sujet traité, il reste identique à soi-même — prouve la fixité des éléments composants de son âme. Mais alors, n’est-ce pas que, de ces éléments, tout le résidu réel que nous sommes obligés de garder pour nous-mêmes, que la causerie ne peut transmettre même de l’ami à l’ami, du maître au disciple, de l’amant à la maîtresse, cet ineffable qui différencie qualitativement ce que chacun a senti et qu’il est obligé de laisser au seuil des phrases où il ne peut communiquer avec autrui qu’en se limitant à des points extérieurs communs à tous et sans intérêt, l’art, l’art d’un Vinteuil comme celui d’un Elstir, le fait apparaître, extériorisant dans les couleurs du spectre la composition intime de ces mondes que nous appelons les individus, et que sans l’art nous ne connaîtrions jamais ? Des ailes, un autre appareil respiratoire, et qui nous permissent de traverser l’immensité, ne nous serviraient à rien, car, si nous allions dans Mars et dans Vénus en gardant les mêmes sens, ils revêtiraient du même aspect que les choses de la Terre tout ce que nous pourrions voir. Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux, de voir l’univers avec les yeux d’un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d’eux voit, que chacun d’eux est ; et cela, nous le pouvons avec un Elstir, avec un Vinteuil ; avec leurs pareils, nous volons vraiment d’étoiles en étoiles. »

Proust, la Prisonnière

Ce n’est pas le seul passage de La Recherche du temps perdu qui relève de la science-fiction ; ce qui n’est sans doute pas si étonnant, pour une oeuvre dont la pierre angulaire est la métaphore. Si la métaphore relève de ce que Ricoeur appelle une « vision stéréoscopique » (dans Temps et Récit puis dans la Métaphore Vive), d’un regard posé à la fois sur une réalité donnée et sur une autre réalité très différente quoique singulièrement proche, il n’est en effet pas si étonnant que la fabrique des métaphores s’éloigne progressivement du « monde sublunaire » : puisque la justesse du rapport doit s’accompagner d’un éloignement radical des réalités enfermées dans la métaphore, éloignement qui lui donne à la fois sa puissance et sa spécificité, la recherche métaphorique est nécessairement amenée à explorer, de proches en proches, des espaces de plus en plus étranges, singuliers, et finalement lointains.

Corrélativement, il n’y a rien d’étonnant à ce que la patrie de l’artiste soit située par le Narrateur, selon un trope romantique ici rejoué, dans des mondes lointains et intersidéraux. Chez Proust en effet la vision stéréoscopique de la métaphore redouble une autre dualité, ontologique cette fois, entre l’intériorité psychique et le monde extérieur. La raison pour laquelle Proust prend position Contre Saint-Beuve est bien qu’il aliène la psychè de l’auteur à la vie mondaine, et place l’écrivain en position d’extra-terrestre par rapport au monde des hommes. C’est en dernière instance le caractère irreductible de cette dualité entre intériorité psychique et monde extérieur qui empêche de comprendre à partir de la vie mondaine ou biographique, ou même intime (encore trop proche, trop phénoménale) de l’auteur, son oeuvre qui, toujours, relève d’une vie intérieure, profonde et obscure. Peut-être alors que ce qui dans le monde réel ou physique s’approche le plus de cette vie intérieure, de ce monde psychique, est à chercher le plus loin possible de la vie sociale concrète, ici-bas. Et voilà qui expliquerait bien ces sortes d’incursions spatiales qui, pour n’être certes pas abondantes au sein des deux milliers de pages de la Recherche du temps perdu, y sont bien présentes d’une manière intriguante, au coeur d’un style par ailleurs très peu fantaisiste.

Cette aliénation aux autres n’est pas, chez Proust, réservée à l’artiste ; il en va pour ainsi dire de la condition humaine, celle d’habiter un monde de signes (celui qu’analyse Deleuze), dans lequel toute communication est lacunaire, où toute parole semble imposer un déchiffrement sans cesse renouvelé, et aboutir à un vertige solipsiste. Pire, et c’est aussi l’ironie d’une théorie impliquée dans un si long développement romanesque sans être jamais dite, sans jamais donner lieu ni à une réelle unification du propos ni à la position explicite d’une thèse : à mesure que la langue s’affine, elle s’obscurcit. C’est tant mieux d’ailleurs, si le but de l’écriture est moins d’expliciter des vérités philosophiques (claires et distinctes) que de saisir quelque chose comme une essence, à travers la mémoire involontaire d’une part, et « les anneaux nécessaires d’un beau style » (c’est-à-dire le travail de la langue) d’autre part. C’est terrible pourtant, car tout discours amoureux est un monologue infernal, et l’obscurité labyrinthique du signe détruit toute possibilité d’amour réciproque. C’est là ce qui conduit Beckett à écrire qu’ « il n’existe assurément pas dans toute l’histoire de la littérature une étude de ce désert où règnent la solitude et la récrimination, et que les hommes nomment l’amour, qui soit exposée puis développée avec un manque de scrupules aussi diabolique [que dans la Recherche du temps perdu]. » (Proust, trad. Edith Fournier) Une fois estompée l’illusion de l’amour, les anciens amants se retrouvent pour ce qu’ils sont l’un à l’autre : des extra-terrestres. C’est vrai aussi de l’amitié, pareillement impossible ; souvent, ce qui révèle que l’ami vient en fait d’une autre planète, c’est une broutille de la nôtre :

« Alors c’est irrévocable, tu ne veux pas faire ces cent mètres pour dire bonjour à mon père, à qui ça ferait tant de plaisir ? » me dit Bloch. J’étais malheureux d’avoir l’air de manquer à la bonne camaraderie, plus encore de la cause pour laquelle Bloch croyait que j’y manquais, et de sentir qu’il s’imaginait que je n’étais pas le même avec mes amis bourgeois quand il y avait des gens « nés ». De ce jour il cessa de me témoigner la même amitié, et, ce qui m’était plus pénible, n’eut plus pour mon caractère la même estime. Mais pour le détromper sur le motif qui m’avait fait rester dans le wagon, il m’eût fallu lui dire quelque chose — à savoir que j’étais jaloux d’Albertine — qui m’eût été encore plus douloureux que de le laisser croire que j’étais stupidement mondain. C’est ainsi que, théoriquement, on trouve qu’on devrait toujours s’expliquer franchement, éviter les malentendus. Mais bien souvent la vie les combine de telle manière que pour les dissiper, dans les rares circonstances où ce serait possible, il faudrait révéler ou bien — ce qui n’est pas le cas ici — quelque chose qui froisserait encore plus notre ami que le tort imaginaire qu’il nous impute, ou un secret dont la divulgation — et c’était ce qui venait de m’arriver — nous paraît pire encore que le malentendu.

Proust, Sodome et Gomorrhe

On peut donc insister sur la parenté étymologique de l’alien de science-fiction et de l’aliénation, de ce qu’elle aussi produit des aliens. Ce n’est pourtant pas vers le voyage spatial que l’auteur se tourne pour travailler ces thèmes spécifiques (l’amour et l’amitié), mais plutôt vers des métaphores morbides ou biologiques : il ne s’agit pas de faire de la Recherche du temps perdu une œuvre de science-fiction, quoique les questions de langue, d’écriture, de littérature, celles-là même qui qui amènent Proust au registre spatial, soient sans doute les plus fondamentales de son travail.

À l’inverse, la tendance à se tourner vers l’Espace, on ne la trouve bien sûr pas seulement chez Proust, et il est notable à cet égard que le dualisme radical que nous venons d’exposer (entre l’intériorité subjective et l’extériorité sociale, mondaine) fasse écho (sans le recouvrir exactement) à la distinction posée par Kant entre noumène et phénomène : si les « choses en soi » ne sont pas connaissables, les phénomènes tels que perçus par nos sens le sont. Or pour faire comprendre la possibilité de la connaissance malgré l’inaccessibilité du monde nouménal, Kant prend dans l’Esthétique Transcendantale (la partie de la Critique de la Raison pure consacrée à la perception) l’exemple imaginaire et fugace d’êtres différents de nous, qui percevraient le monde en dehors de l’espace et du temps ; il se livre alors très brièvement à ce que Peter Szendy nomme « philosofiction » (à propos notamment d’autres passages de l’œuvre de Kant dans lesquels celui-ci s’intéresse plus directement aux extra-terrestres) : un détour nécessaire par la fiction pour éclairer la pensée. On retrouve ici, une fois de plus sous forme de science-fiction, ce que Ricoeur nomme « fiction heuristique », permise par les métaphores « vives » ou bien « rénovées ». On retrouve également dans son plein éloignement le lieu que Nietzsche assigne à la métaphysique, à la morale et à la religion, celui des « arrières-mondes », ici investis et librement explorés. Il est notable là encore que ce soit dans les explorations morales (et politiques), du côté des « arrières-mondes » au sens nitzschéen donc, que Kant écrive un opuscule « sur les extra-terrestres » (in Théories du ciel), c’est-à-dire littéralement sur les autres mondes. Il est notable enfin, pour conclure cette parenthèse sur une montée en généralité, que toutes les grandes religions de ce monde soient dotées de mythes cosmogoniques, « fictions heuristiques » et (au prix certes d’un certain étirement du concept) science-fiction bien avant l’heure.

Revenons à Proust, qui écrit dans un passage connu pour contenir en quelques lignes toute la poétique de l’auteur :

On peut faire se succéder indéfiniment dans une description les objets qui figuraient dans le lieu décrit, la vérité ne commencera qu’au moment où l’écrivain prendra deux objets différents, posera leur rapport, analogue dans le monde de l’art à celui qu’est le rapport unique de la loi causale dans le monde de la science, et les enfermera dans les anneaux nécessaires d’un beau style, ou même, ainsi que la vie, quand, en rapprochant une qualité commune à deux sensations, il dégagera leur essence en les réunissant l’une et l’autre, pour les soustraire aux contingences du temps, dans une métaphore, et les enchaînera par le lien indescriptible d’une alliance de mots.

Proust, le Temps Retrouvé

Peut-être la littérature de l’imaginaire, et singulièrement la science-fiction, ne sont-elles pas si éloignées de cette déclaration programmatique, en cherchant davantage qu’une alliance de mot, et moins subtilement peut-être mais en prenant à bras le corps cette fois les « contingences du temps », une alliance de mondes.

Post scriptum

Ce billet est une esquisse, et une étude plus complète sur les rapports intertextuels entre la Recherche du temps perdu et les littératures de l’imaginaire, « bâtisseuses de mondes », reste à faire ; nous l’appelons bien sûr de nos voeux.

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