Je vois trop souvent une confusion qui me semble importante, de sorte que la distinction que je vais proposer, même si elle est imparfaite et qu’elle date de lectures un peu anciennes, m’apparaît importante également :
- La distinction entre d’une part les sciences, qui cherchent quelque chose comme la connaissance, qui ont un but « purement » théorique.
- Et d’autres part les disciplines cliniques, ou la clinique, qui ont une dimension institutionnelle comme la recherche scientifique, qui s’appuient généralement sur elle, mais qui ont un but avant tout pratique. En ce sens, elles mêlent à la fois des données issues des sciences et des savoirs-faire qui sont le fruit de tâtonnements parfois bien antérieurs à la constitution des sciences modernes.
Ainsi par exemple, la biologie et la chimie sont des sciences, la médecine, la pharmacie ou l’agriculture seraient, d’après cette distinction, des cliniques. La physique, une science, l’ingénierie, une clinique (on parlera plutôt de technique ou de technologie en l’occurrence mais c’est la même idée), un savoir-faire pratique qui s’appuie (entre autre) sur la physique. Bien entendu, des ponts existent entre les deux concepts, dans les deux sens, avec souvent des disciplines au statut hybride comme la « biologie médicale » par exemple.
Mais pour imparfaite qu’elle soit, cette distinction que j’ébauche ici, correctement approfondie et argumentée pour chaque cas, permet d’éviter des raccourcis scientistes et progressistes (dans ce contexte : qui croient en l’existence d’un progrès uniforme de l’humanité) qui peuvent être d’une très grande violence.
Le cas de la psychiatrie est particulièrement criant, car la psychiatrie, si elle s’appuie sur la chimie, sur les neurosciences, sur la psychologie, sur la biologie, etc. est historiquement à la fois le résultat d’une volonté de contrôle social de populations chaotiques (les « fous »), troublant l’ordre public, longtemps affublées d’un statut de sous-humains (au nom d’une connaissance scientifique de l’esprit d’ailleurs, faite de classements stricts), et à la fois le résultat d’une volonté de soigner ces populations (dans un premier temps, une partie seulement, les enfants de nobles et de bourgeois). La conception et l’organisation des hôpitaux psychiatriques contemporains reflètent très bien ça. Mais surtout, malgré un lien évident avec des disciplines scientifiques des plus rigoureuses, la psychiatrie ne l’est pas (rigoureuse), et elle est, à certaines exceptions près (et encore), encore faite principalement (bien davantage que les autres disciplines médicales) de tâtonnements et d’approximations, dans ses diagnostics, dans ses traitements, etc. Et croyez-moi, en tant que patient, on voit tout de suite la différence entre un-e psychiatre qui prend sa discipline pour une science, et un-e psychiatre qui sait de quoi il retourne. Or les premiers sont très nombreux, bien trop nombreux-ses, et leurs certitudes tissent les mailles de la violence institutionnelle qui étreint les psychiatrisé-es. Qu’autant de psychiatres puissent être aussi sûrs d’eux en dit long sur le rapport aux patients des médecins aujourd’hui, et sur leur rapport au but que se donne à elle-même la médecine : rappelons à toutes fins utiles que le but de la médecine est de soigner, et non d’avoir raison. Cette très simple remarque, qui devrait être une évidence, n’en est pas une en raison assez directe de la confusion que j’ai essayé de mettre en évidence ici.

Prolongement : discussion d’une vidéo de La statistique expliquée à mon chat
Il y a un bon exemple de confusion entre science et clinique au sens large, dans cette vidéo. La statistique expliquée à mon chat est une très bonne chaîne de vulgarisation, très soignée, mais qui pâtit du même travers que la plupart des chaînes de vulgarisation scientifique francophones : son scientisme. Ce scientisme le conduit à confondre théorie et pratique sans aucune précaution, et, dans cette vidéo, à proposer un protocole expérimental rigoureux mais impraticable, après avoir disqualifié toute une étude alors même que cette dernière était plus que prudente sur ses conclusions.
Il est vrai que la vidéo le signale, et dit s’attaquer d’abord aux conclusions hâtives tirées par la presse, notamment à travers des titres racoleurs et (car) anxiogènes. Mais in fine c’est bien à ce type d’étude que s’attaque le vidéaste, qui dénonce à juste titre leur biais « structurel ». Sauf qu’à aucun moment il ne s’intéresse au rôle pratique de ce type d’études : faciles à réalisées, elles ont un rôle « d’études préliminaires » visant à déboucher sur des études plus rigoureuses, avec plus de moyens, et sur des alertes aux institutions de santé publique (qui éventuellement peuvent financer les études ultérieures).
La corrélation ajustée décrite dans la vidéo, qui est le protocole utilisé par l’étude, est suffisante, non pas à tirer une conclusion certaine, mais au moins à tirer le signal d’alarme et à prendre des précautions. Et « les gens », qui se méfient sur la base de cet article, ne sont pas irrationnels, surtout compte tenu des scandales à répétition et des problèmes de santé publics régulièrement posés par l’industrie alimentaire, problèmes que l’on peut tout aussi bien qualifier en régime capitaliste de « structurels ».
Bref, avoir raison sur le plan théorique (ce protocole ne permet pas d’obtenir des certitudes) ne donne pas automatiquement raison sur le plan pratique (cette étude est infondée et donc nulle), contrairement à ce qu’un positionnement scientiste fait croire. En fait, le concept même de prudence implique l’incertitude, et sans incertitude effectivement il n’y a jamais lieu d’être prudent : on attend d’être certain mais tant qu’on ne l’est pas, on fait comme si de rien n’était. Attitude qu’il est légitime de qualifier d’irresponsable.
