« À l’idée philosophique de ‘méthode’, Proust oppose la double idée de ‘contrainte’ et de ‘hasard’. » Gilles Deleuze – Proust et les signes
Paul Zumthor, médiéviste français considérablement influencé par les découvertes américaines en matière de littératures médiévale en langue vulgaire (qui ont largement mis à jour et renouvelé l’historiographie de ce domaine dans les années 80), écrivait en 1987 dans La Lettre et la Voix :
C’est ainsi que perd toute substance le mythe positiviste des « sources », autant qu’une série de notions issues de notre pratique classique de l’écriture : stabilité du texte, authenticité, identité — et toutes les métaphores stériles de nos « histoires littéraires » : origine, création, destin d’une œuvre ; évolution, apogée, décadence d’un genre… et sans doute l’image paternelle d’auteur. Imprimer (comme nous sommes bie contraints — heureusement — de le faire) un texte médiéval comporte un contresens historique que ne peuvent corriger tout à fait les prudences éditrices. Dans la notion de « texte authentique », la plus perverse mais encore vigoureuse en dépit de remises en question périodiques, perdure une pensée théologique, relative (paradoxalement) à la tradition de la Parole de Dieu. Toutes les fois qu’une pluralité de manuscrits nous permet d’en contrôler la nature, la reproduction du texte nous apparaît, fondamentalement, comme ré-écriture, ré-organisation, compilation. Durant les mêmes siècles, les théoriciens arabes firent expressément de ces caractères l’être même de la poésie, qu’ils désignèrent du nom de saripât (littéralement, « plagiat »). L’ère ontologique du poème est la tradition qui le supporte. Une voix l’actualise, mais n’a ni origine ni destin, elle n’évolue ni ne décline, elle ne revendique aucune filiation : elle est formalisée par les mouvements physiques d’un corps autant et plus que par les paroles prononcées.
Derrière le jargon se cache le bouleversement, le changement radical de paradigme qui avait lieu alors concernant la poésie médiévale : on découvrait tout simplement le caractère oral et festif de cette dernière, dont la notion d’origine et donc d’originalité, ainsi que d’auteur, était largement absente, ce qui a permis sa diffusion incroyablement large pour l’époque (on retrouve des laïs – c’est-à-dire des poèmes narratifs ou lyriques du Moyen-Âge « francophone » – jusqu’au Japon). « Désaliénés du positivisme, écrit-il encore, nous sommes redevenus plus attentifs au souvenir proche des nombreuses traditions médiévales qui se maintenaient encore au sein de la société du XIXe siècle, voire, dans nos campagnes, çà et là jusqu’au milieu du nôtre. »
Or donc ce que signale le propos de Zumthor cité au début, c’est que pour faire cette découverte scientifique majeure (majeure dans ce domaine du moins), il a fallu abandonner le concept « positiviste » (on dirait peut-être aujourd’hui « scientiste ») de « source ». Bien sûr, il ne s’agissait pas d’inventer la poésie médiévale sans s’intéresser aux traces de celle-ci ; il s’agissait en revanche de prendre du recul sur ces dernières, de s’autoriser une certaine latitude d’interprétation plutôt que de se river d’autant aux sources qu’elles sont rares pour cette période.
De même plus généralement, « la méthode scientifique » fétichisée par les « rationalistes » et « zététiciens » de nos réseaux sociaux est une forme qui n’existe pas telle quelle (il n’y a pas de science unique ni de discipline scientifique canonique qui serait le modèle de toutes les autres). À cet égard, on peut certes se réjouir de ce que nous, internautes, soyons de plus en plus systématiquement demandeurs des « sources » de ce que l’on nous raconte. Mais d’une part, la mention des sources est devenue une figure de style à part entière, voire une simple manière de repousser un peu plus loin (au bas de la page) l’argument d’autorité, ce qui ne pourrait déjà pas être si mal si ça ne conduisait pas si souvent à baisser sa garde (les complotistes d’ailleurs citent énormément de sources). D’autre part, l’examen des sources ne se limite pas à une espèce de cahier des charges a priori, qui délivrerait une note finale : les éléments contextuels qui permettent de les évaluer en profondeur sont trop complexes. Mais surtout, l’espèce de saut de pensée par lequel l’abondance de sources est devenue un critère à part entière de rationalité, voire de scientificité, est tout à fait ridicule, lorsqu’il n’est pas un signe supplémentaire de l’espèce de sclérose intellectuelle que constitue le rationalisme (auto-qualificatif dont le triomphalisme indique déjà la naïveté puérile de ses hérauts) contemporain.
Car enfin, croire qu’une science se réduit à une méthode ou une méthodologie, c’est négliger la part d’expérimentation et de tâtonnements, autant que le mélange des désirs et des motifs individuels à la mythologique « connaissance désintéressée », qui sont, tout ceci, le moteur des sciences. C’est renoncer à ce qu’on appelle l' »heuristique », c’est-à-dire la possibilité de faire des découvertes, quelque chose qui par définition ne se prévoit pas et ne se saurait se régler de part en part.

